La répression policière qui a frappé les participants indigènes à une marche de protestation le 25 septembre 2011 à Yucumo n’en finit pas de faire des remous en Bolivie. La situation s’est quelque peu apaisée depuis, mais les conséquences de cet épisode sont importantes à plusieurs titres. Ladite marche a été initiée le 15 août dernier par des indigènes habitant le Territoire Indien et Parc National Isiboro-Secure (TIPNIS, au centre de la Bolivie et en bordure de la forêt amazonienne), pour protester contre la construction d’une route devant relier les départements de Beni et de Cochabamba, de San Ignacio de Moxos à Villa Tunari. Le tracé de 306 kilomètres coupe en deux le TIPNIS, ce qui constitue une aberration écologique pour ses habitants, alors que le gouvernement y voit une opportunité de désenclaver la région.
L’objectif de la marche indigène était de rallier La Paz à pied pour se faire entendre par Evo Morales. Ce dernier est lui-même un indigène et son parcours politique est émaillé par la lutte pour une meilleure représentation de cette population indienne et de ses intérêts. Aussi, lorsqu’il accède au pouvoir en 2006, met-il en place une assemblée constituante, dont le projet de constitution (approuvé par référendum en janvier 2009 à 58,7%) contenait plusieurs avancées démocratiques majeures aujourd’hui en vigueur : la consécration de la nature plurinationale de l’Etat bolivien, la reconnaissance de 36 idiomes indigènes comme langues officielles, et surtout le droit des peuples et des nations indigènes à l’autonomie et à l’autogouvernement ainsi que le droit à être consulté lorsque le gouvernement prend des décisions qui affectent leur territoire. Or c’est précisément ce droit qui n’a pas été respecté dans le projet traversant le TIPNIS.
Le 25 septembre dernier, à Yucumo, les policiers ont tenté de disperser la marche en employant la force. La disproportion des moyens employés a suscité l’émoi dans tout le pays. Si un bilan définitif de l’assaut n’est toujours pas disponible (les manifestants disent être sans nouvelles de plusieurs participants à la marche), les images de l’attaque diffusées par la télévision bolivienne témoigne d’une extrême violence. (Voir notamment les
Une crise gouvernementale profonde.
Les méthodes employées par les policiers ont révulsé jusqu’au sein du gouvernement. Le 26 septembre, Cecilia Chacon, ministre de la Défense, démissionnait pour se désolidariser du gouvernement. Elle fut suivie par cinq députés du Movimiento al Socialismo (le MAS, parti d’Evo Morales).
Afin de désamorcer une situation explosive, Evo Morales a pris plusieurs décisions. Tout d’abord il a demandé pardon aux manifestants pour la brutalité de l’intervention policière. Puis il a suspendu la construction de la route et a décidé de soumettre la suite de son développement à deux référendums (un dans chaque province traversée). Enfin il a assuré ne pas être l’origine des directives qui ont conduit à cette répression.
La plus grande confusion règne quant à l’origine de l’ordre donné aux policiers d’attaquer les manifestants. Une confusion qui a un coût politique : Marcos Farfan, vice-ministre du Régime intérieur, a démissionné le 27 septembre après avoir été accusé par son ministre de tutelle, Sacha Llorenti, ministre de l’Intérieur, d’avoir ordonné l’offensive contre les indigènes sans son accord. Dans sa lettre de démission, Farfan explique n’avoir jamais pris une telle décision. Llorenti s’est retiré du gouvernement à son tour le 28 septembre pour protéger Morales du scandale.
Le Vice-Président Alvaro García Linera, a annoncé qu’une enquête était en cours et que d’après les premiers éléments, « l’ordre n’émanait pas du pouvoir exécutif », une façon de sous-entendre que la police avait pris cette décision de sa propre initiative. Une déclaration hasardeuse puisque les syndicats policiers ont répondu qu’il n’était pas question que l’exécutif se lave les mains de ses responsabilités en se défaussant sur les forces de l’ordre.
Une rupture entre Morales et sa base électorale.
Malgré ses tentatives d’apaisement, le lien qui unissait Morales à la population indienne est rompu. Ceux qu’il appelait « ses frères » doutent désormais de la sincérité de son attachement à ses racines et de son dévouement pour les causes indigènes. Pour preuve, les 1500 manifestants ont décidé de poursuivre leur marche jusqu’à La Paz, siège du pouvoir exécutif bolivien. Par ailleurs, les indigènes du TIPNIS contestent la constitutionnalité des futurs référendums car selon eux, l’article 352 de la constitution bolivienne (sur la consultation des populations affectée par l’exploitation de leur territoire), limite la consultation aux seuls citoyens concernés par l’impact du projet et non à l’ensemble de la population des deux provinces qui englobent le TIPNIS. Ils y voient un moyen pour Evo Morales d’élargir le scrutin de façon à obtenir un résultat favorable à la construction de la route.
La répression a eu un effet boule de neige sur l’ampleur des manifestations. Ce qui était un conflit local s’est brusquement transformé en un désaveu national pour Morales puisque la Central Obrera Boliviana (la COB, principal syndicat bolivien) avait appelé à une grève générale pour le mercredi 28 septembre. Cet appel fut relativement bien suivi puisqu’on a compté plusieurs milliers de manifestants dans les grandes villes du pays. Or la COB comptait parmi les principaux soutiens d’Evo Morales. Mais depuis quelques temps, celle-ci manifestait son mécontentement devant la lenteur des réformes promises par Morales. Les derniers évènements ont cristallisé cette défiance.
Aujourd’hui les seuls alliés indéfectibles d’Evo Morales sont les indiens aymaras (ethnie à laquelle il appartient) et quechuas, une population en majorité paysanne dont l’activité économique est principalement tournée vers la culture de la coca. Le président bolivien a longtemps été le leader syndical de ces producteurs de coca (les cocaleros). Or les « colonisateurs », comme ils sont surnommés par leurs détracteurs, voient le projet de route à travers le TIPNIS d’un très bon œil car il leur permettrait de gagner des milliers d’hectares sur la forêt amazonienne pour accroître leur production. C’est pour cette raison qu’aymaras et quechuas ont organisé des contre-manifestations de soutien à Evo Morales et au projet. Ce qui fait dire aux opposants de Morales qu’en dernier ressort celui-ci gouverne pour ses anciens amis cocaleros.
Un président face aux contradictions de son modèle de développement.
D’après ses contradicteurs, cet épisode serait la preuve que les prises de positions écologistes de Morales n’étaient qu’un vernis idéologique. Il semble en effet qu’Evo Morales ait tranché entre développement économique et protection environnementale. Le temps où le président bolivien appelait à la justice pour la Pachamama (la déesse terre-mère vénérée par des tribus indiennes d’Amérique du sud avant la christianisation du continent par les espagnols) lors de la conférence de Copenhague en 2010 semble révolu.
En effet, soucieux de développer son pays (la Bolivie se classe parmi les Etats ayant l’un plus faible PIB/habitant, 4800$/habitant, 151ème mondial) et fort du résultat du référendum constitutionnel de 2009, Morales a décidé de passer à l’étape supérieure de son Plan national de développement (disponible sur le site du Ministère de la planification bolivien). L’un des objectifs de ce plan est évidemment d’intensifier le réseau de voies de transport. Il met également l’accent sur l’exploitation des atouts stratégiques de la Bolivie, au premier rang desquels les activités extractives.
Or la prospection pétrolière a démontré la possible existence de champs pétrolifères à cheval sur le TIPNIS. L’exploitation de ces ressources nécessite de lourdes infrastructures et pour les manifestants indigènes il ne fait aucun doute que la construction d’une route est le premier pas pour l’installation d’un complexe industriel sur leur territoire. La route en elle-même, soulignent-ils, menace une partie de la forêt non seulement en raison de la déforestation qu’elle engendre, mais également à cause des bouleversements hydrologiques qu’elle entraînerait une fois achevée.
Morales se retrouve face à ses contradictions. D’un côté il promeut une stratégie de développement productiviste, de l’autre il consacre le droit à l’autogouvernement pour les habitants des territoires indigènes et la préservation de leur environnement. Un double discours qui ne pourra pas résister bien longtemps si les manifestations se multiplient.
Une conséquence de « l’impérialisme » brésilien ?
Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, cette crise n’est pas uniquement liée à la politique intérieure bolivienne. En effet la construction de la route a été confiée à l’entreprise de BTP brésilienne OAS et 80% des 415 millions de dollars nécessaires à son financement sont couverts par la Banque Nationale de Développement Economique et Social (BNDES), également de nationalité brésilienne. La BNDES a massivement investi dans ce projet car le Brésil pourrait en être l’un des grands bénéficiaires.
Pour comprendre l’enjeu caché derrière l’édification de cette route, il convient d’élargir le cadre géographique d’analyse à l’échelle du continent sud-américain. Celui-ci fait l’objet de multiples tentatives d’intégration tantôt économique (Mercosur) tantôt politique (Unasur). A côté de celles-ci existe un projet d’intégration physique moins connu, appelé Iniciativa para la Integración Sudamericana (IIRSA), et qui vise à connecter l’ensemble des pays du continent via un réseau de routes, de voies ferrées et d’infrastructures énergétiques, structuré autour de 10 axes (plus de détails sur le site institutionnel : www.iirsa.org). L’IIRSA a été entérinée en août 2000 au sommet des Présidents d’Amérique du Sud à Brasilia. Ses promoteurs sont la Banque Interaméricaine de Développement (BID), la Corporación Andina de Fomento (CAF). 335 projets ont été retenus pour un coût total estimé à 37,5 milliards de dollars.
Le gouvernement brésilien de Fernando Hector Cardoso est à l’origine de l’IIRSA. La constitution d’un réseau d’infrastructures transnationales sert l’intérêt national du Brésil. Elle lui permet de renforcer sa puissance commerciale en facilitant l’exportation de sa production à la fois sur le marché sud-américain, mais aussi en lui ouvrant un accès plus large à la façade océanique pacifique, gage de débouchés en Asie. Si la route en construction dans le TIPNIS ne fait pas directement partie de l’IIRSA, elle fait en revanche partie de ces projets annexes renforçant le maillage de l’Amérique du sud. Ainsi, elle devrait permettre de relier deux axes de l’IIRSA traversant la Bolivie: l’axe interocéanique central, et l’axe Pérou-Brésil-Bolivie (voir carte ci-dessous)
Suite aux manifestations de début octobre, la BNDES a décidé de geler les crédits alloués à la construction de la route en attendant l’issue des négociations entre les indigènes et le gouvernement. D’après Alcides Vaz, de l’Institut de Relations Internationales de l’Université de Brasilia, « la projection des intérêts économiques brésiliens est coutumière de l’instabilité chronique de ses voisins ». En 2008, Odebrecht, l’autre grand du BTP brésilien, avait été banni du marché équatorien pour son refus d’indemniser l’Etat d’un défaut dans une construction. L’ancien président brésilien Lula s’était d’ailleurs rendu en Bolivie début septembre pour plaider la cause d’OAS. De manière générale, Karen Hooper, analyste Amérique latine pour l’entreprise texane Stratfor Global Intelligence estime qu’il sera « difficile pour les gouvernements sud-américains de refuser les investissements brésiliens, mais en les acceptant ils risquent d’ouvrir de nouvelles blessures sur le plan national ». Cette crise bolivienne en est la meilleure illustration.
Lucas Manetti
Equipe Unasur.fr
Sources :

