Venezuela : menaces pesant sur les médias et l’éducation

law_education_200809_200Au Venezuela, les mois de juillet et août ont notamment été marqués par une polémique sur les libertés d’expression et de la presse. Ainsi, l’accumulation de trois faits clés ont alimenté l’actualité : la fermeture de 34 médias vénézuéliens et de 29 autres d’ici peu, les projets de loi proposés par Luisa Ortega ainsi que l’attaque armée de Globovision. Ce dernier fait de plus l’objet de six procédures ouvertes par le Ministre des Travaux Public et du Travail, Diosdado Cabello. Concernant le premier point, des raisons technico-administratives ont été évoquées par le gouvernement pour justifier les nombreuses fermetures.

Ces informations ont par ailleurs été relayées à l’international par Reporters Sans Frontières pour dénoncer la situation alarmante au Venezuela, puis reprise par nombre de médias étrangers. RSF écrit ainsi dans sa lettre au Président datant de mai 2009 : « Jamais n’a eu lieu la subordination de la quasi-totalité du secteur télévisuel à la seule voix dirigeante ». Et selon Carlos Correa, directeur de l’organisation de défense de la liberté d’expression Espacio Publico : « Nous assistons au plus important dispositif de restrictions à la liberté d’expression jamais mis en place au Venezuela, sans précédent en période de démocratie ».

Il est effectivement troublant de constater que ces deux télévisions et de ces trente deux radios sont détenus par des grands propriétaires – les latifundios, sachant que les plus fortes critiques envers le gouvernement de H. Chavez proviennent majoritairement du secteur médiatique privé. Selon le ministre Diosdado Cabello lui-même : « l’espace radiophonique est l’un des seuls lieux où la Révolution ne s’est pas fait sentir ». Le président semble ouvertement chercher à bâillonner les voix discordantes au profit de sa Révolution Bolivarienne. Le secteur privé, visé par cette synchronisation d’actions, accuse le gouvernement de ne pas avoir envoyé d’avertissements et de ne pas permettre aux radios et télévisions visées de ne pouvoir faire appel à cette décision. Par la même occasion, celui-ci plaide naturellement contre la concentration des pouvoirs aux mains de Chavez. Rappelons-nous du tollé provoqué par le non-renouvelement de la licence accordée à RCTV en avril 2007, décrite alors comme la principale opposition au gouvernement de Chavez. Petit à petit, le président vénézuélien semble ainsi neutraliser le puissant outil que constitue les médias pour asseoir sa puissance. Cependant, il serait intéressant de compléter ces faits avec un certain nombre d’éléments peu signalés par les médias français.

En premier lieu, la fermeture des médias concernés fait suite à l’annonce le 1er juillet d’une opération de routine visant à déterminer les stations radios et télévisions se trouvant dans une situation irrégulière, à savoir dont la licence n’a pas été renouvelée ou les propriétaires se sont retrouvés dans l’incapacité de présenter un titre de licence. Dans les cas suivants, les fréquences hertziennes correspondantes retomberaient dans le domaine public. Sans pour autant constituer un préavis, les médias avaient été informés publiquement un mois auparavant. Face aux fortes critiques suscitées par la démarche, le président vénézuélien déclare : « Nous n’avons pas fermé de stations de radio, nous avons appliqué la loi ». Une loi qui paraît pourtant survenir à point nommé pour limiter les critiques à l’égard du gouvernement sur de futures actions autoritaires et réellement compromettantes pour la démocratie. Par ailleurs, à défaut de disposer de fréquences hertziennes, ces chaines et stations disposent toujours d’une diffusion par Internet, le câble et le satellite. Cependant, il faut relever que moins de 20% des Vénézuéliens disposent d’une connexion Internet, ce qui limite considérablement la portée de ces médias.

Un point à rappeler est la polémique suscitée en avril 2007, lors du non-renouvelement de la concession de vingt ans accordée à RCTV, alors décriée comme « la dernière chaîne d’opposition à Chávez » par l’AFP. Ce à quoi il faut préciser le décret publié en 1987 : « Les concessions pour la transmission et l’exploitation de chaînes de télévisions et fréquences de radio seront délivrées pour une période de 20 ans ». Cette chaine télévisée, défendue par RSF, a joué un rôle non négligeable dans le coup d’Etat par Pedro Carmona Estanga en avril 2002. L’opposition semble donc avoir, de par le passé, usé de stratégies anti-démocratiques – le coup d’Etat – pour parvenir à leurs fins. Globovision est, quant à elle, notamment accusée par le gouvernement de filtrer l’information pour ne divulguer que des commentaires et faits anti-chavistes, d’inciter à la panique et de nuire à la santé morale de la population en citant le cas du tremblement de terre durant laquelle la chaine aurait volontairement filtré les informations obtenues par le gouvernement pour l’accuser d’immobilisme face à la situation.

Finalement, une manifestation passée inaperçue en France constitue la marche de médias associatifs réclamant la démocratisation du spectre radioélectrique. En effet, le spectre hertzien est constitué à près de 80% de stations et chaines privées, laissant peu de place aux associations et au domaine public. L’ANMCLA, notamment, se porte la voix des communautés non représentées sur les ondes, en accusant la saturation par les stations à but lucratif. Un amalgame semble donc possible entre l’atteinte à la liberté de la presse et la liberté des entreprises privées. Il semblerait que les principaux médias occidentaux aient favorisé la première option.

Nombreuses critiques face à l’adoption de la nouvelle loi organique de l’éducation

Près d’un moi après l’adoption au 15 août 2009 de la loi organique de l’éducation (LOE), les révoltes de la « population » restent soutenues à Caracas et à travers le Venezuela. Sur quels point cette loi est-elle controversée ? Tout d’abord l’interdiction d’utiliser des articles de journaux ou des émissions radios ou télévisées critiquant ouvertement le gouvernement à des fins pédagogiques (article 10 de la LOE). Les activité de prosélytisme et de propagande y sont par ailleurs interdites. Une autre controverse porte sur le caractère laïque du nouveau programme, sachant qu’il existe un réseau important d’écoles religieuses privées et publiques. Celles-ci se retrouveraient contraintes d’abandonner les cours d’éducation religieuse, dans un pays où la population est majoritairement catholique (à plus de 95%). Car cette loi encadre l’éducation vénézuélienne de façon laïque, et prône des valeurs telles que l’équité, la tolérance, le respect des valeurs culturelles et interculturelles.

L’opposition craint la perte d’autonomie des universités, ainsi que la mise en danger des restes démocratiques du pays, le contrôle du budget et des méthodes pédagogiques. En effet, de lourdes sanctions sont prévues en cas de non-respect de la loi : bien qu’ils bénéficient de la garantie d’être entendus et à exercer leur défense, les enseignants risquent jusqu’à dix ans d’interdiction d’enseignement. Les écoles peuvent également se voir contraintes de fermer. L’application de la loi sera vérifiée par les conseils communaux, crées par le président Chavez et implantés directement dans les quartiers, à qui une place centrale est accordée dans le texte de loi. Pour lutter contre cette « tentative d’endoctrinement bolivarien », la résistance appelle aux manifestations, réalise des brochures d’informations, fournit des conseils au corps éducatif. Des directeurs d’université, dont le directeur de l’Université centrale de Caracas, affirment avoir décidé de ne pas appliquer la loi sur l’éducation.

Cette loi, adoptée en dix heures à la veille des vacances scolaires survient en parallèle à la fermeture d’un total non négligeable de 63 médias privés, connus pour leur opposition au gouvernement vénézuélien. Par son attitude autoritaire ainsi que sa volonté tenace de poursuivre sa révolution bolivarienne, le président H. Chavez incite à un très fort scepticisme auprès des populations élitistes du Venezuela et auprès des pays occidentaux quant à sa simple volonté affichée de démocratisation de la presse et d’amélioration du niveau d’éducation de la population. Ces classes ont toujours été extrêmement sensible à toute impulsion plus sociale de la politique. Malgré tout, la controverse suscitée par ces faits d’actualité constitue une continuité dans la polarisation politique entre l’opposition et la majorité, ainsi que le climat conflictuel existant depuis l’arrivée démocratique du président Chavez au pouvoir. L’éclatement des groupes anti-chavistes et leur opposition systématique à toute réforme diminue la portée de leur message et permet de questionner la viabilité de leur stratégie contre la politique du gouvernement.

Isabelle Le Guay

2 comments to Venezuela : menaces pesant sur les médias et l’éducation

  • Pierre

    Bonjour,

    En réponse à cet article anti-chaviste, bourré de raccourcis, voici une autre version des faits sur les relations entre les médias privés et Chavez. Vivant au Vénézuéla une partie de l’année, je peux vous dire qu’Isabelle Le Guay cherche à désinformer sur ce qui se passe réellement au Vénézuéla.

    Article de Salim Lamrani, Hugo Chávez et les médias privés

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    La Commission nationale des télécommunications vénézuelienne a entrepris de récupérer les fréquences hertzienne illégalement occupées par les médias de quelques grandes familles pour les redistribuer. Immédiatement les oligarques ont dénoncé une « violation de la liberté d’expression » et ont reçu l’appui de leurs homologues occidentaux via les médias qu’ils détiennent et, bien sûr, de Reporters sans frontières, fidèle chien de garde de la sujétion de l’information aux intérêts de Washington.

    Guillermo Zuloaga Núñez, Pdg de Globovision, avait activement participé au coup d’État militaire avorté de 2002. Il vient d’apporter son soutien aux putschistes honduriens et a appelé à suivre leur exemple au Venezuela. Le 2 août 2009, Reporters sans frontières (RSF) a publié un communiqué dénonçant la fermeture de « trente-quatre médias audiovisuels sacrifiés par caprice gouvernemental » au Venezuela. L’organisation parisienne « proteste avec vigueur contre la fermeture massive de médias audiovisuels privés » et s’interroge : « Est-il encore permis d’émettre publiquement la moindre critique envers le gouvernement bolivarien ? Cette fermeture massive de médias réputés d’opposition, dangereuse pour l’avenir du débat démocratique, n’obéit qu’à la volonté gouvernementale de faire taire les voix discordantes, et ne fera qu’aggraver les divisions au sein de la société vénézuélienne [1] ».

    RSF fait référence à la décision prise le 1er août 2009 par la Commission nationale des Télécommunications (Conatel) de retirer la fréquence à trente-quatre stations de radio et télévision [2]. Selon RSF, la décision serait uniquement motivée par le fait que ces médias se soient montrés critiques à l’égard du gouvernement d’Hugo Chávez. En un mot, il s’agirait d’un acte politique pour museler la presse d’opposition. Cette version a été reprise par la grande majorité des médias occidentaux [3].

    Or, la réalité est tout autre et a été soigneusement occultée par RSF et les transnationales de l’information dans le but de tromper l’opinion publique et de transformer le gouvernement le plus démocratique d’Amérique latine (Hugo Chávez s’est soumis à quinze processus électoraux depuis son accession au pouvoir en 1998 et en a remporté quatorze lors de scrutins salués par l’ensemble de la communauté internationale pour leur transparence) en un régime portant gravement à la liberté d’expression.

    En effet, la décision de la Conatel aurait été prise dans n’importe quel pays du monde dans une situation similaire. Plusieurs radios ont délibérément ignoré une citation de la Commission destinée à vérifier l’état de la concession et à actualiser leur situation. Après enquête, la Conatel a découvert de nombreuses irrégularités telles que l’existence de concessionnaires décédés dont la concession était utilisée illégalement par une tierce personne, le non-renouvellement des démarches administratives obligatoires, ou tout simplement l’absence d’autorisation d’émettre. Or, la loi vénézuélienne, similaire à celles du reste du monde, stipule que les médias ne renouvelant pas leur concession dans le délai légal ou émettant sans autorisation perdent leur fréquence, et celle-ci revient dans le domaine public. Ainsi, trente-quatre stations qui émettaient de manière illégale ont perdu leur concession [4].

    En réalité, la décision de la Conatel, loin de limiter la liberté d’expression, a mis fin à une situation illégale et a ouvert une politique de démocratisation du spectre radioélectrique vénézuélien afin de le mettre au service de la collectivité. En effet, au Venezuela, 80 % des radios et télévisions appartiennent au domaine privé, alors que seules 9 % d’entre elles se trouvent dans le domaine public, le reste étant dévolu aux secteurs associatif et communautaire. De plus, l’ensemble des médias privés vénézuéliens se trouvent concentrés entre les mains de 32 familles [5].

    Ainsi, une mesure prise par la Conatel pour mettre fin à une situation illégale a été complètement manipulée par RSF et les médias occidentaux.

    RSF a pris fait et cause pour l’opposition vénézuélienne, responsable d’un coup d’État contre Chávez en avril 2002, putsch immédiatement avalisée par l’organisation parisienne. RSF défend particulièrement la chaîne putschiste Globovisión, qu’elle considère comme le symbole de la liberté d’expression au Venezuela [6]. Néanmoins, elle omet de signaler qu’en plus de sa participation au putsch de 2002, Globovisión a soutenu le sabotage pétrolier la même année, a lancé un appel aux contribuables afin de ne pas s’acquitter de leurs impôts et a appelé à l’insurrection et à l’assassinat du Président Chávez [7].

    Dernièrement, Globovisión a apporté son soutien à la junte putschiste du Honduras qui a renversé le Président démocratiquement élu José Manuel Zelaya, unanimement condamnée par la communauté internationale [8]. Le propriétaire de la chaîne Guillermo Zuloaga Núñez a ainsi reconnu le gouvernement illégal de Micheletti tout en lançant un appel au coup d’État : « Le gouvernement auto-proclamé de Micheletti respecte la Constitution et nous aimerions, nous aimerions vraiment qu’ici au Venezuela on respecte la Constitution comme on est en train de la respecter au Honduras [9] ».

    RSF ne défend pas la liberté d’expression au Venezuela. Elle préfère se ranger aux côtés des ennemis de la démocratie.

    Salim Lamrani

    Enseignant chargé de cours à l’Université Paris-Descartes et à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée et journaliste français, spécialiste des relations entre Cuba et les États-Unis. Auteur de Cuba face à l’empire : Propagande, guerre économique et terrorisme d’État, dernier ouvrage publié en français : Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme.

  • Bonjour Pierre,

    Tout d’abord merci pour votre message, que j’ai lu avec attention.

    Pour reprendre vos propos et les commenter, vous considérez mon article comme étant « anti-chaviste ». En le relisant attentivement, vous remarquerez probablement que les informations données sur les médias au Venezuela se divisent en deux grandes catégories, à savoir les faits cités dans la presse condamnant l’attitude du Président H. Chavez, puis les faits tendant à nuancer ou à justifier ses décisions. Il me semble que cette phrase de transition résume bien cela : « Cependant, il serait intéressant de compléter ces faits avec un certain nombre d’éléments peu signalés par les médias français. »
    A la lecture de l’article de Salim Lamrani joint à votre message – que j’avais parcouru avant la rédaction de mon propre article et dont je ne conteste pas le contenu – je déduis que votre position est plus polarisée que la mienne. En effet, vous le lirez dans la ligne éditoriale de ce site et je vous l’affirme ici-même, l’objectif de notre équipe est d’apporter une nouvelle grille de lecture plus originale que les traditionnelles visions opposant les points de vue occidentaux et sud-américains.

    Par ailleurs, il est dit dans votre message que je « cherche à désinformer ». Ce jugement me semble quelque peu hâtif et correspond, si je peux me permettre de ré-employer votre expression, lui-même à un « raccourci ».
    En supposant que les informations et les prises de position anti-Chavez étaient erronées, il n’est pas possible d’en déduire le caractère volontaire de l’entreprise. Car, je saisis l’occasion pour vous citer la définition de la désinformation selon Volkoff, « une manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques, avec une information traitée par des moyens détournés ».

    Je vous accorde toutefois que certaines données auraient pu bénéficier d’une analyse plus poussée. Ainsi, pour certains, il peut être instructif d’apprendre qu’une grande partie du budget de Reporters Sans Frontières provient d’une société écran appartenant à la CIA. Inutile d’expliquer dès lors le rôle actif de RSF au Venezuela, ni d’admettre une possible désinformation par RSF contre le président H. Chavez.

    Je ne conteste pas la véracité des propos tenus par Salim Lamrani et ne juge en aucun cas vos convictions. Mon article ne prétend pas défendre une opinion, mais bien préciser avec plus ou moins de « raccourcis » l’état actuel des informations émises de part et d’autre, de la manière la plus neutre possible.

    Cordialement.

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